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Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /2008 14:21
- Par Antiochus

 

 

Partie (1) - (2) - (3) - (4)

 

1492

 

 

Ainsi donc, 1492 marque le début d'un processus obstiné de destruction du peuple juif, qui culminera quatre siècles et demi plus tard. On expulse pour oublier qui on est : sous la poussée de l'humanisme, l'occident se veut romain et non plus jérusalemite.

Cette volonté de choisir ses ancêtres conduira les chrétiens à contraindre de grands intellectuels à la raison. Ceux-ci, condamnés pendant 2 générations au moins, au double jeu, à l'ambiguïté, connaîtront une vie d'incertitude et de clandestinité morale qui aiguisera leur esprit critique jusqu'à les faire décider d'être libres, de penser sans référence aux 2 dogmes qui les revendiquent.

 

De là,  naîtra l'intellectuel moderne. L'antisémitisme du XVème siècle est l'expression d'une volonté de l'Europe de s'approprier sa foi, de se choisir un père : Rome, en refusant celui que la Bible lui a donné : Jérusalem... Une façon, pour le continent, d'oublier le rôle  de l'orient dans sa naissance, de se purifier de son propre passé.

Par cette expulsion, le continent-espoir s'invente un passé avant de se donner le droit de raconter celui des autres !

L'Eglise, qui sent les menaces peser sur son pouvoir, ne peut durer qu'en se faisant plus européenne encore que les princes qui la narguent ; en se réappropriant le monothéisme ; en faisant de la religion chrétienne une religion romaine ; en déplaçant le centre du monde de Jérusalem à Rome, en niant du même coup Byzance  qui est sous le joug musulman.

Déjà, les cartes reproduisent le message. La peinture, la musique et la littérature le mettent en forme. Le discours, les comportements, les sons, les noms, sont occidentalisés ; Jésus et ses apôtres offrent des visages blonds que bien évidemment, ils n'avaient pas !

 

 

Le peuple juif, témoin incontournable de l'origine orientale du Christianisme, doit donc se dissoudre, disparaître. L'expulsion de 1492 n'est pas un épisode sans lendemain, mais déjà, ce qu'on pourrait appeler « une solution finale »...

Non seulement le décret n'est pas rapporté, mais ses dispositions, reprises, s'étendront à toute l'Europe.

Quant à ceux qui étaient restés, les quelques 50000 dont la foi était tiède : les conversos, les temps devinrent très vite amers, pour eux aussi. Devenus nouveaux chrétiens, ils tombaient sous la loi de l'inquisition, et les tribunaux ne relâchèrent pas leur pression.

 

Pourtant, Erasme, en 1500, refuse de se rendre en Espagne, car pour lui, ce pays fait encore preuve de mansuétude à l'égard des juifs et des musulmans, puisqu'on y tolère des convertis. «  Les juifs, dit-il, constituent une race et non une religion » ; idée qui sera largement exploitée quelques siècles plus tard...

Et tout va très vite.

En 1535, à Cordoue, est décrétée l'obligation de ''pureté de sang'' qui oblige les familles à prouver l'absence de racines juives ou musulmanes depuis 4 générations !  Décret complété en 1572 par d'autres dispositions : les marranes (les juifs convertis) se voient interdire l'accès aux postes d'influence, ainsi que le mariage avec ''de vieux chrétiens''. Explicitement, ils n'ont plus qu'à partir.  Le chemin est tracé, Louis IX, autrement dit saint Louis l'empruntera et d'autres à sa suite...

L'intégrisme ne peut se masquer durablement derrière le seul fanatisme religieux ! Il est d'abord rêve de pureté raciale. En 1608, on confisque tous les biens des morisques. En 1609, c'est la phase finale : la loi de déportation générale.

 

1492 : année incontournable, certes !  L'Espagne des 3 cultures est bien morte. L'Espagne impérialiste est née. Car ce pays a résolument choisi de se priver d'un énorme potentiel de richesses intellectuelles et spirituelles ; gigantesque écheveau aux fils à jamais coupés, alors que d'autres fils, - on pourrait dire des cordes -  naissent inexorablement dans le sillage des caravelles de Colomb, escortées de la grammaire de Nebrija....

 

Ah, Nebrija, et sa grammaire ! 4ème évènement, souvent ignoré et pourtant fondamental en cette année de grâce 1492.

Nebrija, l'un des plus grand latinistes de son temps, rédige la première grammaire en langue castillane. Sa démarche est évidemment révolutionnaire, car, ce faisant, il élève cette langue au statut jusque là réservé au grec et au latin !  Mais, il va beaucoup plus loin.

 

« La langue, écrit-il, a toujours accompagné la puissance, et c'est si vrai que toutes deux naissent, se développent et s'épanouissent ensemble, de même que leur décadence est simultanée. Aux peuples barbares et aux nations que l'Espagne va soumettre, il faudra IMPOSER des lois et une langue. »

La grammaire fut présentée à Isabelle le 25 février 1492. Celle-ci, en acceptant la dédicace de Nebrija : « la langue, plus que tout le reste accompagne le pouvoir », donne son patronage à une entreprise dont elle a approuvé le sens.

 

Le 25 septembre 1493, Colomb part de Cadix pour son 2ème voyage : 17 navires et 200 hommes ; la 3ème diaspora est en marche.

Attirée par les immenses possibilités offertes, l'émigration de l'ancien monde vers le nouveau ne s'est jamais tarie. 400 000 personnes auraient gagné l'Amérique depuis l'Espagne au XVIème et au XVIIème siècle.

Aujourd'hui, 400 millions d'individus parlent le Castillan devenu l'Espagnol. Une même langue parlée de part et d'autre de l'océan est bien l'élément le plus palpable, le plus immédiat de l'unification en marche, imposée par les européens au détriment des indiens.

Au détriment, oui, car ce n'est pas le seul facteur d'unification ! Il y en a un autre, hélas, encore plus spectaculaire et ô combien dévastateur !   De 1492 à 1570, la population d'Hispaniola (Haïti, aujourd'hui) passe de plus de 7 millions d'habitants à...125000.

80% des habitants de l'actuelle Colombie disparaissent également en moins de 30 ans. Désespoirs, suicides, refus de procréer, certes, mais surtout rougeole, peste pneumonique, variole, typhus, oreillons, ... la liste est longue !

Ainsi, la diaspora chrétienne, porteuse de germes, porteuse de mort, consacrera l'unification microbienne au préjudice des gens du nouveau monde

 

Curieuse coïncidence, en ces années où la Chrétienté est gouvernée par le plus dépravé de tous les papes : Rodrigue Borgia, élu au 4ème tour de scrutin le samedi 11 août 1492. Il a choisi pour nom Alexandre VI ; il a 60 ans, une ravissante maîtresse et quatre enfants dont César et Lucrèce... 

Et l'Eglise rêve de pureté originelle plutôt que de fraternité. L'inquisition est reine. La tolérance est sur les routes de l'exil, cendres refroidies sur les bûchers multipliés de sinistres autodafés.

 

Mais la mémoire est tenace, et témoins et victimes d'autres fractures plus récentes de l'Histoire, la transfigure.

Lorca, assassiné en 1936, écrit : « Ce fut un moment désastreux, quoi qu'on nous dise à l'école. Toute une civilisation, une délicatesse admirables et uniques au monde disparurent pour céder la place à un pays amoindri. Le bon chinois est plus proche de moi que le mauvais espagnol. Je chante l'Espagne et je la sens jusque dans la moelle de mes os, mais je suis d'abord citoyen du monde et frère de tous. »

Et Pablo Neruda, qui disparaîtra, lui, à Santiago du Chili en 1973, autre grande année pour les droits de l'Homme : « Te souviens-tu, frère, frère, tout n'était que cris, sel de marchandises, agglomération de pain palpitant... L'huile arrivait aux cuillères, un profond battement de pieds et de mains emplissait les rues...

Et un matin, tout était en feu, et un matin, les bûchers sortaient de terre, dévorant les êtres vivants ; et dès lors, ce fut le feu, ce fut la poudre, ce fut le sang.  Face à vous, j'ai vu le sang de l'Espagne se lever pour vous noyer dans une seule vague d'orgueil et de couteaux !  Regardez ma maison morte, regardez l'Espagne brisée !

Vous allez demander : pourquoi sa poésie ne parle-t-elle du rêve, des feuilles, des grands volcans de son pays natal ?

Venez voir le sang dans les rues ; venez voir le sang dans les rues... »

 

Aujourd'hui, l'Islam s'est réveillé, la tête lourde de cauchemars.

La communauté séfarade de Salonique a été emportée dans la tourmente nazie. L'état d'Israël a été créé, et il lui arrive un peu trop souvent d'avoir lui aussi de violentes migraines.. 

La langue espagnole redevient conquérante ; Madrid fut capitale européenne de la culture ; Séville fêta en grand  tapage nocturne son exposition universelle ; Barcelone accueillit les jeux olympiques.

Quelques autres évènements de 1992 nous ramènent ces 500 ans placés à l'avant-scène de l'histoire des Hommes :

On prête au roi Juan Carlos l'intention de promulguer un décret symbolique annulant celui de l'expulsion des juifs !

Le prix Nobel de la paix est décerné à Rigoberta Menchü, indienne Maya de 33 ans, dont la candidature a été fermement appuyée par l'état espagnol. «  Le respect de l'autre doit être partagé, mutuel, dit-elle, ce n'est pas ce qu'inspire la célébration du 5ème centenaire ! »

Et puis, comble de fantaisie, Galilée est enfin réhabilité par la papauté alors qu'il y a 360 ans, il avait osé prétendre que la terre tournait autour du soleil ; l'hérétique !!!

Drôle de lumière et drôle d'orient...L'humanité est toujours enquête de l'inaccessible étoile, alors que l'on s'acharne à prouver que la lumière et le progrès ne peuvent venir que de l'ouest.. 

Le rideau tombe, de fer, sur un sud andalou devenu le garde-chiourme de l'Europe, et les passeurs, héritiers des fiers berbères du Rif, gagnent leur vie en agitant les lucioles d'un faux Eldorado au regard des désespérés d'Afrique, qui ne verront jamais que les camps d'Algésiras ou le fond de la mer.

Les grands ménages ethniques continuent, aux 4 coins de la planète, sous les portraits ravis d'Isabelle et de Ferdinand, de Louis IX dit saint Louis, d'Hitler, Pinochet, Mladic et tant d'autres : la famille est considérable... Le chemin est long jusqu'à l'étoile !

Dans le Coran, il est dit : ''Si Dieu l'avait voulu, vous feriez partie de la même communauté. '' Alors, c'est que Dieu ne l'a pas voulu !...  A moins que ce ne soit les hommes eux-mêmes ?

 

La conclusion sera pour une voix qui n'a rien à voir avec les lumières éteintes de l'Andalousie, certes, mais quelque chose à transmettre de la petite flamme vacillante et précieuse qui accompagne l'aventure humaine : Vladimir Nabokov :

«  J'ai été autrefois disloqué en milliers d'êtres et d'objets. Maintenant, je me suis rassemblé en un tout. Demain, je me disloquerai de nouveau. Et tout, dans le monde, s'écoule ainsi... »

 

Jacques C. / Colette M.

 

 

 

 

 

 

 

 

Communauté : Franc-Maçonnerie&Spiritualité - Publié dans : Franc-Maçonnerie et symbolisme
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