
A propos d'Antiochus, pseudonyme de l'auteur de ce blog ...
Du bon usage de la religion, par
Charles Louis de Segondat, baron de La Brède et de Montesquieu ...
LETTRE
XLVI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion, mais il semble qu'ils
combattent en même temps à qui l'observera le moins.
Non seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs citoyens; et c'est ce qui me touche: car, dans quelque religion qu'on vive, l'observation des
lois, l'amour pour les hommes, la piété envers les parents, sont toujours les premiers actes de religion.
En effet, le premier objet d'un homme religieux ne doit-il pas être de plaire à la divinité qui a établi la religion qu'il professe? Mais le moyen le plus sûr pour y
parvenir est sans doute d'observer les règles de la société et les devoirs de l'humanité. Car, en quelque religion qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on suppose aussi que
Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour les rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de lui plaire en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous
les devoirs de la charité et de l'humanité, en ne violant point les lois sous lesquelles ils vivent.
On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu qu'en observant telle ou telle cérémonie; car les cérémonies n'ont point un degré de bonté par elles-mêmes; elles ne sont
bonnes qu'avec égard, et dans la supposition que Dieu les a commandées; mais c'est la matière d'une grande discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir les cérémonies d'une
religion entre celles de deux mille.
Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière: Seigneur, je n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre sujet; je voudrais vous servir selon
votre volonté; mais chaque homme que je consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler. Je ne sais non plus
en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a qui
prétendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il
m'arriva l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail: trois hommes qui étaient auprès de là me firent trembler; ils me soutinrent tous trois que je vous avais grièvement offensé: l'un
(un juif), parce que cet animal était immonde; l'autre (un Turc), parce qu'il était étouffé; l'autre enfin (un Arménien), parce qu'il n'était pas un poisson. Un brahmane qui passait par là, et
que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui dis-je. Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne vous
pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère: que savez-vous si l'âme de votre père n'était pas passée dans cette bête? Toutes ces choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable:
je ne puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser; cependant je voudrais vous plaire, et employer à cela ma vie que je tiens de vous. Je ne sais si je me trompe; mais je crois
que le meilleur moyen pour y parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez fait naître, et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée.
A Paris, le 8 de la lune de Chabban, 1713.
Comme cela est juste et bien écrit ! Merci cher Antiochus
Et toujours pertinent de nos jours ! (surtout ??)
Bonne journée Dominique !
On oublie trop souvent que "religion" vient de "re-lier"...alors, pourquoi permettre aux différences de nous séparer? Le pire, dans les diverses religions, ce sont les dogmes! C'est pourquoi je les rejette pour faire place à ma conscience!
Que cette langue est belle...et que le texte est efficace! Merci, Antiochus !
Bises affectueuses d'âmiroir...sous le soleil glacial de Bruxelles!
Salut Liliane,
Montesquieu dit tellement de choses, avec goût et précision, dans ce petit texte que j'en reste coît !
Avec toute mon amitié !
Dans une langue soigneusement pensée et écrite, que voilà un texte aussi juste ce midi qu'il ne le sera dans mille ans et l'a été lorsqu'il fût écrit.... Merci de nous le redonner à lire ... Belle journée un peu froide. Le froid clarifie la lumière dont il enlève le leurre de la chaleur. Puisse-t-il clarifier et purifier aussi quelques idées qui m'embrument le coeur. Malheureusement, en regardant par la fenêtre, dans ma maison un peu chauffée, je ne peux ignorer combien en sentent la morsure dans leur chair, combien en ont déjà les pensées engourdies concentrant le peu e chaleur qui leur reste à faire un peu battre leur coeur. Cela me peine d'être impuissante face à cela et à tous les autres maux de la terre et aujourd'hui, je n'arrive à relativiser. J'espère ne pas vous avoir communiqué le spleen par ces mots.
Bonjour Christine,
Je pense moi aussi qu'il est indigne, dans un pays comme le nôtre, que des personnes sans logements meurent de froid ... sans que la collectivité fasse ce qu'il faut pour éviter cela !
Belle réponse quant à l'humanisme que j'évoquais hier ! Il est évident que face à la discorde qui règne entre les religions la réaction de Montesquieu est logique ; sauf que l'on peut s'imaginer tout de même un "Dieu" qui dépasse la condition humaine, et donc qui ne demande rien de ce qu'exigent les religions... A cette époque il y avait bien eu Pascal, pour évoquer ce "Dieu sensible au coeur" (et contraire à la Raison)... mais pour cela il fallait être un brin "mystique"... et Pascal n'a pas fait l'unanimité, car le mysticisme sera toujours objet de suspicion et taxé d'hypersubjectivité. Cependant à mon sens il faut d'abord être subjectif pour trouver Dieu, celui-ci étant au profond de soi-même.
En ce qui me concerne, en agnostique, je suis moins intéressé par Dieu que par la transcendance qui plane au-dessus des choses ... les expériences mystiques nous permettent parfois de rejoindre un bref instant cette transcendance qui réunit tout, ce Un dont parle le philosophe Plotin